BOB DENARD le Corsaire de la République

Coup d’Etat avec Bob Denard Le coup d’Etat des Comores de 1978 raconté par un ancien mercenaire de Bob Denard.



J’avais connu Alex lors de mon service militaire aux para-commandos belges. On était devenu copains. A notre démobilisation, Alex m’avait dit : je voudrais devenir mercenaire, l’armée régulière, c’est trop calme. Alex était fasciné par la guerre. Du moins par l’idée romantique qu’il s’en faisait, car il ne l’avait encore jamais faite.
C’est ainsi que début 1978 Alex me recontacta et me dit que chez Martin, un bistrot bruxellois bien connu des mercenaires, mais aussi de la sûreté belge (l’analogue des RG français) circulait une rumeur concernant un coup à faire en Afrique. Ce genre de fausse rumeur n’était pas rare, mais celle-ci avait l’air plus sérieuse car Bob Denard était paraît-il derrière. Alex me proposa de m’engager avec lui. Et c’est vrai que si je n’avais pas eu un autre projet à ce moment-là (une sirène nommée Martine qui voulait m’attirer aux Canaries) je l’aurais sans doute suivi. Ce qui n’empêcha naturellement pas Alex de s’engager, lui qui attendait ça depuis si longtemps.
Alex parti, je scrutais alors la presse avec curiosité, attendant de découvrir le coin d’Afrique où il allait se passer quelque chose. Jusqu’au jour où l’on parla des événements de Kolwezi (ex-Zaïre) qui fit la une des médias pendant des semaines. On relatait que des milices venues du Katanga massacraient la population. La légion française devant même intervenir, avec succès, pour évacuer les ressortissants occidentaux. Mais ceci ressemblait bien plus à une guerre ethnique qu’à une opération de mercenaires, et on ne parlait nulle part de Bob Denard. Je restais donc sceptique, cela n’avait pas l’air d’être ça. Mais où est Alex, alors ?

C’est finalement en automne qu’Alex me recontacta pour me raconter ce qu’il avait vécu, du moins ce qu’il avait le droit de m’en dire. Alex me montra un Paris-Match où l’on parlait du "coup d’Etat des affreux" ainsi qu’une superbe paire de boutons de manchette en or incrustée de diamants.
Petite bizarrerie, le Paris-Match était daté de plusieurs semaines après les faits. Comme si les nouvelles avaient dû venir par bateau depuis les Comores. A noter que le coup d’Etat des Comores s’était produit fortuitement en même temps que les événements de Kolwezi, ce qui contribua à masquer temporairement l’événement.
L’article du Paris-Match parlait d’une troupe de Comoriens encadrés par quelques mercenaires recrutés par Bob Denard. Celui-ci oeuvrant pour l’ancien président comorien renversé, et qui revenait prendre sa place après un exil en France. Voilà en gros pour la version médiatique de l’époque.
Mais ce qu’Alex me raconta était sensiblement différent. Et si je n’ai jamais rien noté de son récit, j’ai pu tout de même, près de trente ans plus tard, en retenir ce qui suit. Car Alex avait l’art de retenir les anecdotes marquantes et de les raconter avec un humour noir assez personnel.

Au recrutement, ils devaient proposer des noms d’emprunt. Alex proposa "Elvis Presley" mais ce fut refusé. Un peu de sérieux SVP. Après la sélection, ils étaient une cinquantaine, venus de tous horizons. Pas mal d’Allemands, des Français, des Belges, des Espagnols... Un peu de tout, mais pas un seul Comorien.
L’embarquement eut lieu à Brest à bord d’un bateau de "recherches océanographiques". Certains matelots remarquèrent bien qu’ils avaient "une drôle de gueule" pour des scientifiques, mais bon, les marins n’étaient pas payés pour poser des questions non plus.
Grâce au matériel de navigation high-tech du navire, le voyage se déroula sans encombre. Aucun "chalutier" soviétique ne soupçonna quoi que ce soit. Et ils faisaient même attention de camoufler ce que les satellites soviétiques ne devaient pas voir. Bref, du boulot de professionnel.

Ils arrivèrent ainsi de nuit au large des Comores et débarquèrent dans la discrétion la plus abolue. L’effet de surprise était vital pour la réussite de l’opération. Car prendre un pays avec 50 hommes, même un tout petit pays, ça n’est pas rien. Tout était donc soigné jusque dans les moindres détails. Comme par exemple l’utilisation d’arbalètes pour abattre les sentinelles. Car même un silencieux était estimé trop bruyant par une nuit calme au milieu de la cambrousse.
Les hommes se séparèrent en 3 groupes pour attaquer simultanément le palais présidentiel, la caserne et le poste de police. La surprise fut totale. Les sentinelles furent rapidement neutralisées et les bâtiments immédiatement investis. La plupart des soldats comoriens tétanisés se rendirent sans résistance. Il y eut peu de fusillades et peu de victimes. Et toute l’opération fut finalement réglée en moins d’une heure.
Quand j’ai demandé à Alex s’il avait tué des soldats, il m’a répondu qu’il pensait en avoir eu un qui lui tirait dessus depuis une fenêtre. Je lui ai demandé aussi s’il avait eu peur. Il me dit : oui, à certains moments. Surtout lorsqu’il a fallu enfoncer une porte derrière laquelle des soldats comoriens s’étaient barricadés. Mais quand les mercenaires firent irruption dans la pièce, les soldats levèrent immédiatement les mains, totalement paniqués.
Puis je regardais, interrogatif, les boutons de manchette. Alex me dit alors en souriant qu’il les avait trouvés sur la table de nuit du président. Car le président fut surpris dans sa chambre en charmante compagnie.
Et qu’est-il advenu du président ? Alex me dit que la version officielle était qu’il avait été tué en tentant de s’évader. Même si d’après la rumeur, on aurait eu du mal à le faire sortir de sa cellule. Mais bon, s’il fallait croire tous les ragots. Comme ceux qui imputèrent à certains mercenaires d’avoir dévalisé une banque. De manière assez pittoresque d’ailleurs puisque les voleurs ont dynamité le mur au lieu de la porte blindée. Celle-ci étant bien plus solide que le mur. L’enquête dirigée avec zèle par la police locale aboutira d’ailleurs au non-lieu des mercenaires.

Je n’ai pas évoqué ici les liens désormais connus entre Bob Denard et la politique étrangère française de l’époque, car ça n’aurait rien ajouté de neuf à ce que l’on sait déjà. On en a assez parlé lors des procès de Bob Denard dans les années 90 et lui-même s’est pas mal lâché dans son livre Corsaire de la République paru en 1998.

Pour en revenir à l’ami Alex, il disait toujours : je ne crèverai pas dans mon lit. Et de fait, c’est au combat qu’Alex fut tué quelques années plus tard, dans un coin perdu du monde.

Je dédie donc cet article à la mémoire d’Alex, un "affreux" que j’aimais bien.

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