DANS LA TÊTE DE RAYMOND

Publié le par Takeda Tetsuya

Connaissez-vous la rumeur qui court sur les Bleus ? Yohann Gourcuf, que j’ai lâchement abandonné durant cette épreuve, a été mis en quarantaine par le clan des petites frappes parce qu’il refusait de se joindre à eux pour aller chez les putes. Le gentil Yohann n’était pas disposé à lâcher 2000 euros pour se taper une mineure. Quel idiot ! Vous vous rendez compte ? Quel manque de savoir vivre. Ce type a même des valeurs. Il ne saute pas Zahia, ni Greta, ni Vanessa, ni Tatiana. Il est louche. N’aurait-il pas des tendances sexuelles douteuses, vous voyez ce que je veux dire ? Et la rumeur, ceux que j’ai appelés, au sein de l’équipe, les « sagouins », dans une chronique précédente, l’ont colportée avec une grande délicatesse. Ils ont tenté de briser un homme et j’ai laissé faire. Je ne sais pas comment je me relèverai s’une telle indignité. A la limite, que ce petit homme qu’est Anelka m’ait insulté, qu’il m’ait dit « Va te faire enculer, fils de pute ! », ce n’est pas si grave. Il ne faut pas s’offusquer. C’est à peu près le seul vocabulaire qu’il a en magasin. Dans sa bouche, cela voulait simplement dire : « Je ne suis pas d’accord avec vous, coach. » Pas de quoi en faire un fromage. D’ailleurs, j’ai trouvé la Une du grand quotidien sportif « L’Equipe » un peu excessive. Ils ne connaissent pas la nouvelle communication des cités. Pour dire « je t’aime » on doit dire « je nique ta mère ». Pour « passe-moi le ballon », il faut dire « putain de ta race ». Ces plumitifs de l’Equipe, tous des petits bourgeois de Neuilly…En rapportant ce dialogue feutré entre mon quart d’avant-centre et moi-même, ils ont un peu exagéré. Je sais qu’ils ont voulu marquer les esprits, montrer à leurs lecteurs l’état calamiteux des relations au sein du groupe France. Croyez-moi, ce genre de douceurs entre amis, ce n’est rien par rapport à la réalité. Moi, j’ai ce remords en moi. Cette saloperie faite à Gourcuff. Je me le reprocherai toute ma vie. Rappelez-vous, je vous avais évoqué mes hésitations à céder à leurs injonctions. J’avais même été tenté, au moins trois minutes, de mettre un grand coup de balai et de donner la maîtrise du jeu au leader bordelais. Mais la pression était trop forte. Je revois les séances d’entraînement nauséabondes, les sales regards de Ribéry, Anelka et quelques autres sur Bambi. Je l’ai surnommé ainsi parce qu’il avait tout l’air d’un faon égaré au milieu d’un troupeau de hyènes patibulaires. J’aurais dû pousser Jérémie Toulalan au devant de la scène et le nomer garde du corps du petit. C’est le seul qui a été digne dans cette affaire. Son intervention télévisuelle le lendemain de la débâcle a été le seul moment honorable de ces derniers jours. J’ai même essuyé une larme en l’écoutant. Comment ai-je pu passer à côté de ce grand bonhomme ? Chez moi, dans ma famille, on appelle ça un chic type. Comme Gourcuff. Des garçons qui ont des valeurs, qui persistent à penser que le football ne fonctionne pas comme un mauvais clip de rap, avec des dealers sur-bagousés et des gagneuses qui ressemblent toutes à Pamela Anderson. Jérémie Toulalan, avec son regard franc, ses yeux limpides et sa franchise « révolutionnaire » a rasséréné toute une nation. Ces quelques minutes enfin humaines après ces semaines de paranoïa aiguë m’ont comme réveillé d’un mauvais rêve. Oui, j’ai rêvé. Tout ce que j’ai vécu durant cette misérable épopée était orchestré par un autre moi-même. Mon double. Un Raymond ensorcelé, envoûté par la génération bling bling , des petits caïds pleins de morgue, médiocres, sans génie, tout concentrés à la gestion de leur tiroir-caisse. Le Raymond qui les a fait rois ? C’est ce Raymond claquemuré dans sa peur de perdre, épouvanté à l’idée d’être démasqué pour ce qu’il est : un imposteur. Je sais le mot est fort. Un imposteur, selon l’étymologie, est quelqu’un qui n’est pas à sa place. Ce Raymond-là, ce charlatan, en voulait à la terre entière, et, pour ne pas être démasqué, quoi de mieux que de se cacher ? C’est ce que l’Autre a fait. Il s’est « bunkérisé ». Il a transformé l’équipe en antenne de la DGSE, en Fort Chabrol ou en Fort Alamo. Et même en château de Dracula. S’approcher des Bleus finissait par foutre la trouille. Le malaise était perceptible à chaque apparition des joueurs. Ils donnaient l’impression de sortir de prison. Comme des otages d’Al Qaida balbutiant à une caméra de poche qu’ils sont bien traités. Ce Raymond qui n’est pas moi a ghettoïsé ses joueurs, je le reconnais. Le soir de la débâche contre le Mexique, l’Autre, ce Raymond diabolique, pusillanime, lâche et retors, s’est volatilisé. Comme un mauvais génie disparaît, son forfait accompli. Aujourd’hui, le vrai Raymond est sorti de sa léthargie ; je dirai même d’une forme de coma mental. Il a repris le dessus. Raymond le gentil is back. Celui qui aime la vie, le théâtre, les soirées entre copains. L’enfant de réfugié politique espagnol va retrouver ses bases. La vraie vie. Est-ce vraiment moi qui ai vécu ce cauchemar ? Soudain, je suis saisi d’une immense lassitude. Ai-je été atteint sans oser me l’avouer d’une dépression nerveuse ? S’il faut chercher un responsable dans ce fiasco annoncé, il est en fuite. C’est l’Autre, un fantôme, un spectre qui s’est emparé de moi et qui a pris la poudre d’escampette, un Faust d’opérette qui a loupé son pacte avec le diable et qui se planque dans un cul de basse fosse. Non, franchement, ce type, ce ne peut pas être moi. Vous m’imaginez introniser comme chef de meute un type comme Ribéry, qui, comme l’a dit habilement le réalisateur Fabien Ontoniente sur LCI, a un QI aussi gros qu’une libellule ? Franchement, c’est impossible. C’est une blague. Ce ne peut pas être moi. La libellule…Le mot est d’une fluidité folle. Libellule… L’expression est souvent utilisée pour désigner les dames qui vendent leurs charmes. Zahia, par exemple, est une libellule. Question : quelle est la couleur des ailes de cet insecte qui vit au bord des ruisseaux ? Bleue…Pourquoi ne nous a-t-elle pas porté chance ?

Publié dans Actualité française

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