J’avais déjà consacré, en décembre dernier, un article complet sur L’Expansion aux discrètes et foisonnantes réécritures menées depuis TF1 sur les fiches Wikipedia des présentateurs et des émissions de la chaîne. J’avais trouvé, à l’occasion de mes recherches et dans un tout autre domaine, une savoureuse édition depuis l’Élysée, indiquant qu’Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy, s’était donnée pour objectif “de gravir tous les sommets de plus de 4000 mètres des Alpes”. Le genre d’info essentielle dans une entrée encyclopédique.
Visiblement, les réécritures anonymes de Wikipedia sont toujours très prisées du pouvoir. Démonstration avec deux nouveaux exemples, aimablement fournis ces dernières semaines par les ministères de la Culture et de l’Intérieur.
L’article “Loi Hadopi” de Wikipedia est consulté chaque jour plus de 2000 fois et a enregistré le 9 avril, lors du rejet surprise en première lecture à l’Assemblée, un pic de 17.000 visites. La tentation doit être grande, au ministère, d’y apporter quelques retouches pour mieux coller avec la ligne officielle.
Avant le passage du ministère, on pouvait lire ceci, à propos de l’amendement 138:
Pour couper l’accès internet d’un abonné il faut d’abord passer par un tribunal (ce qui remet en cause la suspension de l’accès Internet de la riposte gradué). Le texte du Paquet Télécoms n’est pas définitif.
Après l’intervention du ministère, le texte devient tout de suite plus nuancé, minimisant l’impact de l’amendement 138. On retrouve l’argumentaire officiel, servit par la majorité dans les
débats à l’Assemblée nationale:
Cet amendement a été interprété par certains de ses promoteurs - et notamment le député socialiste français Guy Bono - comme faisant obstacle à la suspension de l’accès à Internet sans décision judiciaire : selon Guy Bono en effet, la possibilité de disposer d’une connexion Internet à domicile devrait être qualifiée de liberté fondamentale. Ce point de vue reste discuté, aucune juridiction d’aucun pays de l’Union européenne n’ayant pour l’instant conféré un tel statut à l’accès Internet. En tout état de cause, l’amendement 138 a été écarté du Paquet Télécoms par les 27 Etats membres lors de son examen en première lecture par le Conseil de l’Union européenne.
Un autre paragraphe, où il était également question des effets de l’amendement 138 sur la loi Création et internet, a subi les mêmes assauts du ministère de la Culture.
Ainsi, cette phrase:
Cet amendement remet en cause la suspension de l’accès internet par la riposte graduée.
A été transformée en:
Cet amendement qui était présenté par certains de ses auteurs comme remettant en cause la suspension de l’accès internet par la riposte graduée a toutefois été supprimé par les Etats membres de l’Union européenne lors de l’examen du Paquet Télécoms par le Conseil.
Le ministère ne s’est pas arrêté là. Dans le paragraphe consacré à l’accueil du projet, il en a profité pour assurer la promotion de ses écrits et du très contesté site jaimelesartistes.fr:
De son côté, le ministère de la Culture a mis en ligne un dossier d’explication et notamment une synthèse “10 idées fausses sur le projet de loi” (http://www.jaimelesartistes.fr).
Le ministère de l’Intérieur n’est pas intervenu directement sur la fiche de Rue89, mais s’est employé à plusieurs reprises à supprimer un lien vers un article pour lui fort désagréable.
Cela s’est passé, courant mars, sur la fiche d’Alain Marleix, le secrétaire d’État chargé du redécoupage électoral, qui mentionnait cet article de Rue89 : “La fille de Marleix recrutée à la Sorbonne : soupçon de copinage”.
L’édition étant ouverte à tous les internautes, quelques clics suffisaient pour faire disparaître la controverse. Du côté de la place Beauvau, on ne s’est pas embarrassé de considérations sur la neutralité de l’encyclopédie. À quatre reprises, du 9 au 13 mars, un agent connecté depuis le ministère de l’Intérieur a tenté de supprimer ce passage gênant pour l’intéressé:
Alain Marleix a été mis en cause par le site Rue89 en février 2009 concernant le désignation de sa fille Laurence Saint-Gilles à un poste de Maître de conférences à la Sorbonne. Le 3 mars 2009, le conseil d’administration de l’ Université Paris IV-Sorbonne a finalement décidé d’annuler la procédure de recrutement sur ce poste pour mettre fin à toute polémique (Source : Rue 89).
Las, la version originale a, à chaque fois, été rétablie.
Comme dans le cas TF1 évoqué en décembre, on peut tirer au moins trois enseignements de telles modifications.
Benjamin Ferran (Twitter)
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